Il Blog di Enzo Bianchi

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​Fondatore della comunità di Bose

Évagre le Pontique: «Attends-toi à la tentation»

04/04/2011 00:00

ENZO BIANCHI

Riviste 2011,

Évagre le Pontique: «Attends-toi à la tentation»

Panorama

Panorama, 04 avril 2011

 

di Enzo Bianchi

 

C’est en luttant contre les tentations, représentatives de tous les « rapports » qui constituent notre vie, que tu parviendras à la maturité personnelle.

Cher Jean,

Au début de ce temps du Carême, m’écris-tu, tu a été frappé par une homélie que tu as entendue à l’eucharistie dans ta paroisse. Tu me demandes de t’en dire davantage sur ces fameuses « tentations » que le croyant est appelé à combattre durant ces semaines qui nous mènent jusqu’à Pâques… Pour t’y répondre, je vais faire recours au Père de l’Église qui, le premier, a dressé la liste de ces « pensées » qui assaillent le cœur des chrétiens : Évagre le Pontique.

Évagre était un moine du désert d’Égypte, dans la seconde moitié du IVe siècle, qui provenait du Pont (une région de l’actuelle Turquie qui lui a donné son nom). Sa formation intellectuelle de haut niveau lui a permis de forger, à travers son œuvre abondante, une synthèse savante de la sagesse et de l’expérience du monachisme égyptien.

Parmi les éléments qu’il développe, on trouve notamment une minutieuse description de huit « pensées mauvaises » ou vices principaux. Cette énumération, reprise en Occident, constituera la base pour la liste des sept péchés capitaux que l’on trouve traditionnellement dans les catéchismes catholiques.

Mais que sont au juste ces tentations ? Pour reprendre le vocabulaire d’Évagre, il serait plus juste de parler de « pensées », de « suggestions », d’« impulsions », qui insinuent en nous la possibilité d’une action mauvaise, contraire à l’Évangile. On peut relire ces « péchés » en termes de « rapports », en délaissant la grille moraliste et la casuistique qu’on leur a accolée, pour découvrir leur déconcertante modernité : on y a même vu une forme de psychanalyse avant la lettre !

 

Évagre parlait pour commencer de gourmandise, qui ne concerne pas seulement le rapport à la nourriture, mais toute forme de pathologie orale (pensons aux implications complexes de la boulimie ou de l’anorexie). La fornication désigne ensuite les déséquilibres dans le rapport avec la sexualité, surtout la tendance à chosifier son propre corps et celui de l’autre, appelé au contraire à être un sujet d’amour. L’avarice vise certes la cupidité, mais renvoie plus profondément au rapport avec les choses et dénonce les tendances de l’homme à se laisser définir par ce qu’il possède. La colère indique le rapport aux autres, qui peut être dénaturé jusqu’à la violence, et où le croyant est appelé à l’exercice patient de l’acceptation de l’altérité. La tristesse renvoie à la frustration de ceux qui ne vivent pas de façon équilibrée le rapport au temps : nostalgie du passé, fuite irréelle dans l’avenir et incapacité à adhérer au présent. L’acédie (disparue dans la liste occidentale, probablement parce qu’elle a été intégrée dans la tristesse) désigne une paresse, une démotivation radicale qui devient pulsion de mort, voire tendance suicidaire. Il s’agit, selon Évagre, du « démon le plus pesant de tous », qui se manifeste comme une instabilité radicale, un dégoût de ce que l’on vit, une volonté de réduire à néant son existence ; elle révèle l’incapacité à vivre de façon harmonieuse le rapport à l’espace. La vaine gloire est la tentation de se définir à partir de son travail, de ses œuvres : elle recouvre donc le domaine du rapport au « faire ». Enfin l’orgueil indique la déformation du rapport à Dieu : c’est l’affirmation de l’ego, le remplacement de « Dieu » par « moi ».

C’est en luttant dans ces huit domaines, représentatifs de tous les « rapports » qui constituent notre vie, que tu parviendras à la maturité personnelle et même au déploiement de ta pleine liberté, c’est-à-dire à la « santé et harmonie de l’âme », pour parler comme Évagre.

Et contrairement à ce que ta lettre semblait indiquer, ce n’est pas qu’en Carême qu’il s’agit d’affronter ces tentations, mais tout au long de notre vie. Oui, la vie chrétienne tout entière appelle à un combat dans notre cœur contre les tentations ! Un auteur ancien a ainsi affirmé que « le grand travail de l’homme, c’est de s’attendre à la tentation jusqu’au dernier souffle ».

Bonne marche jusqu’à Pâques !

Ton ami Enzo

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